rene descartes

« le goût agréable de quelque viande en laquelle on aura mélé du poison peut m’inviter à prendre ce poison, et ainsi me tromper. »[0]
Descartes, Méditations

Cela fait exactement 360 ans que Descartes est mort. Il est mort en Suède, le 11 février 1650, victime dit-on des rigueurs climatiques du pays et de l’insoutenable rythme matutinal que lui imposait la reine Christine[1].

Un livre[2], récemment publié en Allemagne, soutient que notre philosophe aurait tout bonnement été assassiné !

Juste après la mort du philosophe, la rumeur – vite étouffée – d’un possible empoisonnement avait circulée : « on prétendit que les grammairiens de Stockholm, jaloux de la préférence [que la reine] donnoit à la philosophie sur les langues, avoient avancé, par le poison, la mort du philosophe. » Mais l’on préféra privilégier une version moins scandaleuse : « Le véritable poison étoit un mauvais régime, une manière de vivre nouvelle, et un climat différent de celui de sa patrie. »[3]

« On publia à Paris, en 1695, l’Histoire de la conjuration faite à Stockholm contre DESCARTES. Cette histoire n’est qu’un roman assez plaisant. Les Qualités , les Accidens et les Formes substantielles que descartes avoit rejetées de sa philosophie, sont les terribles ennemis qui conjurent sa perte. »[4] Il semblerait que Gervaise de Montpellier, l’auteur de cette plaisanterie, n’était peut-être pas si loin de la vérité…

 

renatus des cartes

Larvatus prodeo

 

Objectant à ses Méditations, Antoine Arnauld prévint Descartes que sa philosophie n’était pas sans danger : « je crains que quelques-uns ne s’offensent de cette libre façon de philosopher par laquelle toutes choses sont révoquées en doute »[5]. Mais l’écueil essentiel relevé par Arnauld résidait en la physique de Descartes qui, réduisant le corps à son étendue[6], risquait d’aller à l’encontre du dogme catholique : « Mais ce dont je prévois que les théologiens s’offenseront le plus est que, selon ses principes, il ne semble pas que les choses que l’Église nous enseigne touchant le sacré mystère de l’Eucharistie puissent subsister et demeurer en leur entier. Car nous tenons pour article de foi que la substance du pain étant ôtée du pain eucharistique, les seuls accidents y demeurent. Or ces accidents sont l’étendue, la figure, la couleur, l’odeur, la saveur et les autres qualités sensibles. »[5]

Mais pour Descartes, « l’esprit humain ne peut pas concevoir que les accidents du pain soient réels et que néanmoins ils existent sans sa substance »[7]. Pour lui, l’ingestion du pain et du vin (en dehors du sacrement) est une « transsubstantiation [qui] se fait sans miracle. »[8] : « les petites particules de ce pain et de ce vin se dissolvent en notre estomac, coulent incontinent de là dans nos veines, et par cela seul qu’elles se mêlent avec le sang, elles se transsubstantient naturellement, et deviennent partie de notre corps. »[8]

Comme le dira Leibnitz, malgré toutes ses précautions oratoires, Descartes « détruit le mystère en voulant l’expliquer » !

En 1649, au moment où Descartes est sur le point de se rendre en Suède, un certain Thomas Compton Carleton, jésuite (?) anglais installé à Liège, réagit violemment : « Ici, dit-il, il faut tout d’abord rejeter ce qu’affirme un auteur récent (dans la marge René Des-Cartes), d’après qui la nature et la notion de corps consistent dans l’extension actuelle, c’est-à-dire en ce qu’il est une chose étendue en longueur, largeur et profondeur. Ce sentiment ne peut être soutenu par aucun orthodoxe; aussi est-il rejeté par les théologiens comme erroné selon la foi. La raison en est claire; car, dans la très sainte eucharistie se trouve le corps du Christ, vraiment et réellement, et cependant, il n’y a pas son extension actuelle en longueur, largeur et profondeur, puisque, non seulement, il est tout entier sous toute l’hostie consacrée, mais encore tout entier sous chaque partie ; donc ce n’est pas en cette extension que consiste le concept de corps. »[8bis]

Le concile de Trente avait affirmé « que le Corps & le Sang de Nostre Seigneur Jesus-Christ, avec son Ame, & la Divinité, & par conséquent Jesus-Christ tout entier, [est] contenu véritablement, réellement, & substantiellement au Sacrement de la Tres-Sainte Eucharistie »[9] et que quiconque « nie cette conversion admirable, & singuliere de toute substance du pain au Corps, & de toute substance du vin au Sang de Jesus-Christ ; ne restant seulement que les espèces du pain, & du vin ; laquelle conversion est appelée par l’Eglise Catholique, du nom tres-propre de Transsubstantiation » sera anathème !

Il est remarquable de constater que cette traduction des canons du concile fut établie par l’Abbé Chanut, le propre fils de l’Ambassadeur de France en Suède chez qui Descartes agonisa ! Et qu’elle fut approuvée[10] par François Viogué, l’aumônier de l’ambassadeur « entre les bras »[11] duquel le philosophe mourut.

Or, c’est justement de ce Viogué que, le 2 février 1650, Descartes reçut une hostie que l’on soupçonne aujourd’hui d’avoir été empoisonnée : « Le lendemain qui était destiné à célébrer la fête de la Purification de la S.V. nôtre Philosophe s’approcha avec les autres Fidelles des sacremens de la Pénitence & de l’Eucharistie qu’il reçût des mains du P. Viogué, Augustin, Missionaire & Aumonier de l’Ambassadeur. Mais il ne pût finir debout le reste de la journée. »[12]

Les symptômes[13] de l’agonie décrit par les témoins suggèrent que Descartes fut – pratique assez courante à l’époque – empoisonné à l’arsenic.

Ainsi, les impitoyables ennemis de la pensée cartésienne auraient donc assassiné le philosophe par l’intermédiaire de cela même qu’ils défendaient farouchement et dont ils ont souillé le sacrement… prouvant en définitive par ce geste odieux que Descartes avait raison.

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0René Descartes, Méditations métaphysiques, méditation sixième, De l’existence des choses matérielles, et de la réelle distinction entre l’âme et le corps de l’homme.

1

2Theodor Ebert, Der rätselhafte Tod des René Descartes (La mort mystérieuse de René Descartes), AlibriVerlag, 2009. Non traduit en français. – la presse française s’en fait l’écho : « Il y a des preuves que René Descartes a été assassiné », rue89.com – Descartes, la thèse du meurtre, lepoint.fr. – Ce n’est pas le premier livre à évoquer la possibilité d’un meurtre : Eike Pies, Der Mordfall Descartes (L’Affaire Descartes), paru en 1996

3Nouveau dictionnaire historique: ou Histoire abregée de tous les hommes, Tome quatrième, DESCARTES, An XII, 1804 – « Les uns [en marge : Sorb. lettr. et dise, in VI°, p. 693] voulurent accuser les Grammairiens de la Reine d’avoir employé le poison pour se défaire d’un homme qu’ils ne voyoient au-dessus d’eux qu’avec peine. C’est une pensée très injurieuse à la mémoire des Sçavans qui obsédoient la Reine, qui étoient gens sans malice pour la plupart, dont l’envie ne se déchargeoit point sur sa personne, mais sur sa philosophie. » Relation de Baillet, in Œuvres de Descartes, publiée par Charles Adam et Paul Tannery, Tome V, p.487,

4 – « On publia à Paris, en 1695, in—12 , l’Histoire de la conjuration faite à Stockholm contre DESCARTES. Cette histoire n’est qu’un roman assez plaisant. Les Qualités , les Accidens et les Formes substantielles que descartes avoit rejetées de sa philosophie , sont les terribles ennemis qui conjurent sa perte. La Chaleur se charge d’exécuter leur projet contre ce novateur. Elle agit avec tant de violence dans le corps du philosophe, qu’elle y excita une fièvre avec le transport au cerveau, qui le mit en peu de jours au cercueil. » Ib. p236-237 – « En 1695, il parut un petit Ouvrage intitulé , Histoire de la Conjuration faite à Stockholm contre Mr. Descartes. A Paris , chez Boudot. Ce titre trompa d’abord, & l’on crut qu’il s’agissoit d’une vraie conjuration. La méprise étoit d’autant plus naturelle, que Mr. Descartes avoit eu des ennemis à la Cour de la fameuse Christine, ce qui étoit très-naturel aussi ; son mérite & encore plus sa faveur, lui avoient fait des jaloux. L’Ouvrage n’étoit pourtant qu’une plaisanterie philosophique. Il s’agiiroit bien à la vérité d’une conjuration contre la vie de Mr. Descartes; mais les prétendus conjurés n’étoient que des êtres & des manieres d’êtres physiques , que la nouvelle Philosophie avoit voulu détruire, ou du moins dépouiller de la plupart des qualités & des vertus que la Philosophie Péripatéticienne leur attribuoit. L’Historien les personnifie, & leur fait tenir une assemblée générale pour concerter les moyens de se venger du Philosophe; & delà la maladie dont il mourut à Stockholm, comme tout le monde le sçait, le 11 Février 1650. » l’Abbé Trublet, Mémoires pour servir à l’histoire de la vie des ouvrages de M. de Fontenelle, 1761Gervaise de Montpellier

5Antoine Arnauld, Quatrième Objection,

6 – « [...] pour mieux discerner quelle est la véritable idée que nous avons du corps, nous prenons par exemple une pierre et en ôtons tout ce que nous saurons ne point appartenir à la nature du corps. Otons-en donc premièrement la dureté, parce que, si on réduisait cette pierre en poudre, elle n’aurait plus de dureté, et ne laisserait pas pour cela d’être un corps ; ôtons-en aussi la couleur, parce que nous avons pu voir quelquefois des pierres si transparentes qu’elles n’avaient point de couleur ; ôtons-en la pesanteur, parce que nous voyons que le feu, quoiqu’il soit très léger, ne laisse pas d’être un corps ; ôtons-en le froid, la chaleur, et toutes les autres qualités de ce genre, parce que nous ne pensons point qu’elles soient dans la pierre, ou bien que cette pierre change de nature parce qu’elle nous semble tantôt chaude et tantôt froide. Après avoir ainsi examiné cette pierre nous trouverons que la véritable idée qui nous fait concevoir qu’elle est un corps consiste en cela seul que nous apercevons distinctement qu’elle est une substance étendue en longueur, largeur et profondeur [...] » DESCARTES, Principes de la Philosophie, IIe partie, articles 11

7 – « Outre cela, l’esprit humain ne peut pas concevoir que les accidents du pain soient réels et que néanmoins ils existent sans sa substance, qu’il ne les conçoive à la façon des substances; en sorte qu’il semble qu’il y ait de la contradiction que toute la substance du pain soit changée, ainsi que le croit l’Église, et que cependant il demeure quelque chose de réel qui étoit auparavant dans le pain; parcequ’on ne peut pas concevoir qu’il demeure rien de réel que ce qui subsiste; et encore qu’on nomme cela un accident, on le conçoit néanmoins comme une substance. » Réponse de Descartes aux Objection d’Arnauld in

8 – « De plus, je considère que, lorsque nous mangeons du pain et que nous buvons du Vin, les petites particules de ce pain et de ce vin se dissolvent en notre estomac, coulent incontinent de là dans nos veines, et par cela seul qu’elles se mêlent avec le sang, elles se transsubstantient naturellement, et deviennent partie de notre corps; quoique, si nous avions la vue assez subtile pour les distinguer dans les autres parties du sang, nous verrions qu’elles sont encore les mêmes numéro qui composoient auparavant le pain et le vin; en sorte que, si nous n’avions point d’égard à l’union qu’ils ont avec l’ame, nous les pourrions nommer pain et vin comme auparavant, et cette transsubstantiation se fait sans miracle. » – Pensées de Descartes sur la Religion et la Morale, chez Andrien Le Clere, 1811 – Dans ce livre se trouve, publiées pour la première fois, les lettres au Père Mesland dans lesquelles « le philosophe y expliquait à sa manière la transsubstantiation dans le sacrement de l’Eucharistie, et Clerselier, pris de scrupule, avait consulté là-dessus l’archevêque de Paris, qui le dissuada de les publier; quarante ans plus tard, en 1701, Bossuet s’opposa encore à la publication, et les deux lettres ne parurent qu’en 1811 par les soins d’un prêtre moins timoré, l’abbé Emery. » Introduction à la Correspondance de Descartes, in Œuvres de Descartes, publiée par Charles Adam et Paul Tannery, Tome V, p.XXXIX,

8bis – cité in Mémoires couronnés et autres mémoires publiés par l’Académie royale des sciences, des lettres et des beaux-arts, tome XXXIX (1886), Histoire du cartésianisme en Belgique, par l’abbé Georges MonchampChap IX, Le cartésianisme en dehors de l’université de Louvain, p 170

9Le Saint Concile de Trente, Du Tres-Saint Sacrement de l’Eucharistie, Canon I, nouvellement traduit par l’Abbé Chanut, quatrième édition, 1690 – Il serait essentiel de déterminer la date de la première édition de cette traduction : j’ai lu quelque part qu’elle serait parue en 1641, c’est-à-dire au moment même où Descartes commence à être interrogé sur la question de l’Eucharistie par Arnauld ! Mais cela reste incertain… – « Pour assurer la présence effective du corps du Christ dans l’hostie, les conciliaires divisent la réalité de tout corps en deux. D’une part une réalité fondamentale, qui n’apparait pas au sens, ce sera la substance, et d’autre part une réalité qui apparait aux sens, ce seront les qualités, espèces ou propriétés. Dans l’eucharistie, la substance et les qualités existent de manière autonome : la substance existe sans qualités et les qualités existent sans substance ; nommément le corps du Christ est présent dans l’hostie comme substance cependant que les qualités du pain, saveur, odeur, couleur, y sont présentes sans substance de pain. « Accidents sans sujet » dit Thomas d’Aquin » Michèle Porte, Mémoire de la science,

10 – « ON ne peut mieux s’instruire des véritez de la. Foy, ni prendre des précautions plus seûres contre les heresies qui se sont élevées dans ces derniers temps qu’en consultant les Décisions que le S. Esprit a prononcées dans le sacré Concile de Trente. On ne peut mieux reconnoître la pureté & la sainteté de l’Eglise dans sa discipline, ni s’animer avec plus de zèle contre le relâchement , & la corruption des mœurs, qu’en lisant les réglemens que cet Esprit Divin y a renouveliez. »

11 – « Il fit chercher le P. Viogué son confesseur qui étoit dans les exercies de sa mission à quelques lieuës de Stockholm : & il pria ceux qui l’approchaient de ne le plus entretenir que de misericorde de Dieu & du courage avec lequel il devoit souffrir la separation de son âme. Il demeura pendant les deux derniers jours dans une tranquillité fort grande: & il mourut paisiblement entre les bras de l’Arnbassadeur & du Père Viogué le xi. de Février à quatre heures du matin , âgé de 53 ans, dix mois & 11 jours. » Adrien Baillet, La vie de Mr Des Cartes, chez la veuve Mabre Cramoysi, p.281, 1693.

12Adrien Baillet, La vie de Mr Des Cartes, p.279, 1693.

13 – « Mais le cerveau étant toujours occupé de la fièvre » « Sur la fin du septième jour, la chaleur quita le cerveau pour se répandre par tout le corps le sang qu’on luy avoit tiré n’étoit que de l’huile. » « il ne crachoit plus qu’avec difficulté, et les flegmes qu’il tiroit de sa poitrine n’ètoient qu’un sang noirâtre et corrompu »

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