Dans son livre l’Empire des signes, Roland Barthes, confronté à un « système symbolique inouï, entièrement dépris du nôtre », celui du Japon, lui permettant de saisir « la possibilité d’une différence, d’une mutation, d’une révolution dans la propriété des systèmes symboliques »[1], s’interroge : « Pourquoi, en Occident, la politesse est-elle considérée avec suspicion ? Pourquoi la courtoisie y passe-t-elle pour une distance (sinon même une fuite) ou une hypocrisie ? Pourquoi un rapport « informel » (comme on dit ici avec gourmandise) est-il plus souhaitable qu’un rapport codé ? »
Réponse à la question posée : « L’impolitesse de l’Occident repose sur une certaine mythologie de la « personne ». Topologiquement, l’homme occidental est réputé double, composé d’un « extérieur », social, factice, faux, et d’un « intérieur », personnel, authentique (lieu de la communication divine). »[2]
Je veux ici réagir moins à la proposition qu’il énonce qu’à certains mots qu’il emploie.
[mythologie]
Le premier d’entre eux – mythologie – n’est pas un mot anodin dans le vocabulaire de Roland Barthes puisqu’il écrivit ce livre décapant – Mythologies – dans lequel il épingle la pensée qui immobilise le monde[3] : car, en effet, « le mythe a pour charge de fonder une intention historique en nature, une contingence en éternité. » Telle est donc la « personne » que l’on prétend, par une commode opposition de son intériorité à une extériorité, saisir dans sa nature et instaurer dans son éternelle continuité.
[ Topologiquement ]
L’emploi de l’adverbe topologiquement, permettant à Barthes de dessiner cette opposition usuellement admise, est doublement intéressant parce qu’il trouve son origine exactement durant la période de l’histoire qui m’occupe et qu’il permet justement d’aller à l’encontre de la conception, à première vue évidente, de la nécessité d’une telle scission. Le mot topologie fut, en effet, inventé par le mathématicien Johann Benedict Listing (1808-1882) pour désigner l’étude des surfaces, leur classement, indépendamment des variations de leur forme et de leur grandeur[4]. Cette étude permit l’élaboration d’objets nouveaux (pour les mathématiques) dont les propriétés défient la vision communément admise : en juillet 1858, à vrai dire très peu de temps avant que l’autre mathématicien[5] qui eut l’honneur de donner son nom à la chose en signale l’existence, Listing se penche sur un objet tout à fait singulier et envoûtant que l’on connaît aujourd’hui sous le nom de ruban de Möbius.
La particularité de cet objet mathématique est la suivante : tandis qu’un cylindre possède, comme il se doit, deux bords distincts délimitant deux faces opposées – l’une intérieure l’autre extérieure -, le ruban de Möbius, lui, n’a, sans discontinuité, qu’un seul bord qui circonscrit qu’une seule et unique face ! En considérant un cylindre posé sur sa base, il est aisé de distinguer de cette base un bord supérieur : voici le bas sur lequel le cylindre repose, donc voilà le haut. De la même manière, voici le domaine intérieur sur quoi se referme la surface en question, on en déduit par opposition le vaste champ extérieur qui l’enserre. Ici, haut et bas, intérieur et extérieur se déduisent l’un de l’autre en s’opposant : on dit que cette surface est orientable. Tel n’est pas du tout le cas du ruban de Möbius qui, lui, est une surface non-orientable dont on ne peut distinguer ni haut ni bas, ni intérieur ni extérieur. Ce que l’on pouvait croire en haut passe subrepticement en bas, tandis que ce qu’on avait l’impression d’être intérieur s’ouvre déjà vers l’extéreur. Ainsi l’évidence de la pensée orientée s’effondre sans bruit. En plein XIXème siècle, sans qu’on y prenne garde, surgit dans la pensée cette monstruosité dont l’existence met en doute des siècles de certitudes concernant la disposition que l’on croyait inévitable des choses[6]. Ce siècle d’ailleurs ne manque pas d’exemple de tels bouleversements qui, malgré la portée intellectuelle de leur découverte, n’eurent pas, dans la vie de la pensée (encore moins dans la vie réelle), d’effet proportionné à leur importance. Ainsi en est-il encore des travaux du mathématicien russe Lobatchevski[7] lequel est, dès 1826[8], convaincu de la possibilité de construire une géométrie cohérente se basant sur d’autres prémices que ceux d’Euclide dont on tenait pourtant jusqu’à lors les postulats indépassablent tant ils semblaient pour ainsi dire collés à la réalité.
[ communication divine ]
Pour en revenir à Roland Barthes, la topologie de l’homme occidentale, dit-il, fait de ce dernier un être double, sur lequel la préséance est donnée à l’intériorité – lieu de la communication divine. J’y décèle une référence à Saint Augustin[9] et, par son truchement, à tout ce qui s’est élaboré ultérieurement concernant la notion de personne dont notre pensée est encore façonnée[10] : « Et je me retournai vers moi-même, et je me suis dit : Et toi, qu’es-tu? Et j’ai répondu: « Homme. » Et deux êtres sont sous mon obéissance; l’un extérieur, le corps; l’autre en moi et caché, l’âme. »[11] Qu’importe le nom qu’on leur donne, deux êtres sont désormais sous mon obéissance, l’un, extérieur, offert à la vue et au jugement d’autrui, masquant l’autre, intérieur et intime : « Ne va point au-dehors, rentre en toi-même, c’est dans l’homme intérieur qu’habite la vérité. »[12] Souvenons-nous que c’est à la lecture[13] de saint Paul – cet autre, et ce n’est pas un hasard, converti tardif – qu’Augustin fut frappé par la grâce… c’est donc là qu’il faut trouver l’origine de cette distinction : « Donc, nous ne perdons pas cœur ; même si l’homme extérieur se détruit en nous, l’intérieur, cependant, se renouvelle en nous jour après jour. Car la présente légèreté de notre tourment forge pour nous, d’excès en excès, un poids de gloire éternelle. Ne considérons donc pas le visible, mais l’invisible. Oui, les réalités visibles sont éphémères, mais les invisibles éternelles. » (Paul – 2 Corinthiens 4, 16.18) Cela ne constitue-t-il pas une réponse claire à la question posée par Roland Barthes ?
[1] Roland Barthes, L’empire des signes, Là-bas, Skira, 1970
[2] « Pourquoi, en Occident, la politesse est-elle considérée avec suspicion ? Pourquoi la courtoisie y passe-t-elle pour une distance (sinon même une fuite) ou une hypocrisie ? Pourquoi un rapport « informel » (comme on dit ici avec gourmandise) est-il plus souhaitable qu’un rapport codé ?
[3] « Car la fin même des mythes, c’est d’immobiliser le monde : il faut que les mythes suggèrent et miment une économie universelle qui a fixé une fois pour toutes la hiérarchie des possessions. » Roland Barthes, Mythologies, Le mythe, aujourd’hui
[4] Difficile de donner une définition à la fois mathématiquement acceptable et intuitivement compréhensible de ce mot, ou qui dise à la fois son domaine d’application d’origine et l’extension qu’elle connaît aujourd’hui. En voici une qui vaut ce qu’elle vaut : « Le but de la topologie est de classer les figures géométriques à homéomorphisme près. Intuitivement, un homéomorphisme transforme une figure sans la déchirer, ni l’écraser. » Christian Kassel, Cent ans de topologie algébrique, Institue de Recherche Mathématique Avancée, CNRS – « Contentons-nous de signaler que le mot « topologie » a été créé par Listing en 1836, mais n’a guère été utilisé avant 1920. Auparavant on utilisait l’expression analysis situs par opposition à analysis magnitudinis, l’analyse des grandeurs mesurables, c’est-à-dire la géométrie. » Ib.
[5] August Ferdinand Möbius (1790-1868)
[6] Le mathématicien Jean Dieudonné, l’un des fondateurs du groupe Bourbaki, explique que pendant longtemps les mathématiques reposaient sur des notions dont « la vérité semble plutôt provenir d’extrapolation de vérités d’expérience » : « elles sont apparemment considérées comme évidentes, parce que nécessairement impliquées dans la représentation mentale que nous pouvons avoir de ces notions. » « Cette attitude se modifie lorsque, avec les progrès de l’Analyse, apparaissent, dans la seconde motié du XIXe siècle, ces êtres mathématiques stupéfiant pour les contemporains, que sont le courbes sans tangentes, les courbes remplissant un carré, les surfaces applicables sur un plan sans être réglées, premiers speciments d’une galerie de monstres qui n’a cessé de s’amplifier jusqu’à nos jours. » Jean Dieudonné, Les méthodes axiomatiques modernes et les fondements des mathématiques, 1939
[7] Nikolaï Ivanavitch Lobatchevski (1792-1856) recteur de l’Université de Kazan – Éléments de géométrie (1829), Nouveaux Éléments de géométrie avec la théorie complète des parallèles (1838) et Pangéométrie (1855).
[8] « Les hasards de l’histoire font qu’au moment exact où Niepce mettait au point la photographie, en 1826, à l’autre bout de l’Europe, le mathématicien russe Lobatchevski remettait en question la géométrie euclidienne rejettant le postulat des parallèles, essentiel en perspective classique et dont le début de la justification théorique avait été, en 1604, la démonstration par Kepler que les parallèles se rejoignent à l’infini, ce qui, pécisément, se passe dans le point de fuite. La peinture avait fini par apprendre la nouvelle, l’audio-visuel semble encore l’ignorer. » Robert Chesnais, Les racines de l’audio-visuel, exquisse d’une histoire de la figuration et de la représentation en Occident ; chap. 4, Définition d’un espace : la perspective « correcte » – Anthropos, 1990.
[9] Aurelius Augustinus (354 – 430), né à Thagaste (en Afrique du Nord), romain converti au christianisme à 32 ans qui devint évèque d’Hippone… malade, il meurt pendant le siège de la ville par les Vandales… Confessions, La Cité de Dieu…
[10] « Si, à nos yeux, Augustin est l’homme occidental, bon gré, mal gré nous sommes ses héritiers. Alors même que nous nous révoltons contre lui, ce que nous faisons depuis trois siècles, où que nous feignions de l’ignorer, nous ne pouvons jamais le refuser totalement car il nous a formés. » J.-C. Eslin,Saint Augustin L’homme occidental, Michalon, 2002, Paris, pp. 13-14.
[11] Augustin, Les Confessions, livre X, chap. VI, 9
[12] Augustin, De vera religione, chap. 34
[13] En 387, il se converti dans le jardin de sa maison à Milan après avoir entendu la voix d’un enfant chanter « Tolle, lege », prends et lis ! il prit le livre de saint Paul et lu l’Epitre aux Romains (XIII, 12-14)… Avant cette conversion, il fut manichéen, mais ayant rencontré Fauste, un évêque professant cette doctrine, il ne sera pas convaincu et finira par en réfuter les thèses… « Sans doute, Paul veut qu’on entende que l’homme intérieur est dans l’esprit de l’âme, et l’homme extérieur dans le corps et dans cette vie mortelle; cependant, on ne lit nulle part dans ses lettres qu’il ait voulu parler de deux hommes distincts; il n’en nomme qu’un, que Dieu a fait tout entier, c’est-à-dire dans sa partie intérieure et dans sa partie extérieure; mais c’est dans la partie intérieure qu’il l’a fait à son image, en le créant, non-seulement incorporel, mais encore raisonnable, à la différence des animaux. Il n’a donc pas fait un homme à son image, et l’autre, non : mais comme l’intérieur et l’extérieur ne font qu’un seul homme, cet homme un, il l’a fait à son image, non quant au corps et à la vie corporelle, mais en tant qu’il a une âme raisonnable, capable de connaître Dieu, et qui le place, par le privilège même de sa raison, au-dessus de tous les êtres qui en sont privés. » Contre Fauste, le manichéen, livre 24, chap 2