trois mousquetaire milady
Si, dans le roman de Dumas, l’espace se déploie, suivant les pérégrinations de d’Artagnan et des trois mousquetaires qui en parcourent l’étendu au grée de leurs aventures, c’est pour enfin atteindre sa plus grande extension et s’y clore brutalement à la frontière physique et politique de la Lys dont la fermeture se renforce d’un seuil moralement infranchissable par l’atroce exécution de Milady. Tandis que le bourreau de Lille exécute sa sinistre besogne de l’autre côté de la rivière, les quatre compères restent quant à eux, pétrifiés d’effroi, en deçà de cette limite…

Les romans du XVIIIème siècle peuvent se classer en deux catégories distinctes : ceux – exotiques – dont le voyage et le hasard forment la trame le long de laquelle le héros – mi-Ulysse, mi-Simbad – est entraîné malgré lui à travers le monde ; et ceux – heu, endotiques ? – dont l’enfermement et l’isolement constituent les conditions nécessaires à ce qu’ils s’écrivent. Surpris par l’étendu du monde (Voyage de Bougainville), on commença par écrire les premiers (Candide de Voltaire), mais, déçu et lassé, on fini par se laisser prendre par les seconds (Les 120 journées de Sodome, Sade[0]).

Ces deux modalités de traitement de l’espace n’ont de sens que l’une par rapport à l’autre : l’enfermement ponctuel n’a d’effet que dans la mesure où la liberté y est mise en perspective ; de la même manière, le voyage n’a de sens que le retour et l’immobilité à quoi il aspire (cultiver son jardin).

Les Trois Mousquetaires participe des deux espèces romanesques à la fois : c’est un roman d’enfermement camouflé sous un roman d’aventure et de voyage. Car, tout converge vers ce point de fermeture, celui-là même que Milady avait aménagé comme point de fuite, et sur lequel, piégée, elle trouvera finalement la mort.


0 – Écrit à la Bastille, Les 120 journées de Sodome se place dans l’enfermement le plus total : les protagonistes décident en effet de « faire murer toutes les portes par lesquelles on pénétrait dans l’intérieur, et s’enfermer absolument dans la place comme dans une citadelle assiégée, sans laisser la plus petite issue, soit à l’ennemi, soit au déserteur. » – Sade n’en est pas moins un grand adepte des odyssées romanesques : « Mais l’enfermement sadien n’est jamais sans s’inscrire dans un déplacement géographique : le double thème du malheur de la vertu et de la prospérité du vice est constamment lié aux dépaysements et voyages qui gagnent en importance au fils des réécritures et des remaniements » Mladen Kozul, Le corps dans le monde, récits et espaces sadiens, 1996

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